Madeleine Parent

À propos de Madeleine Parent

Alors que ma mère n’avait que 10 ans, mon grand-père lui demanda d’aller travailler à la « facterie » de coton pour permettre que ses frères et sœurs « puissent manger ». C’était en 1910.

Ma mère s’est mariée en 1927, après 17 ans de travail et d’exploitation dans une usine dont on disait qu’elle faisait vivre la ville. Elle m’a raconté bien des choses comme, par exemple, que, certains jours, le « boss » cachait les enfants derrière une toile, car des « monsieurs aux souliers noirs très propres » visitaient l’usine, le travail des enfants de moins de 15 ans étant interdit par la loi. Nous étions pauvres mais pas misérables, car mon père, après avoir travaillé « pour la ville » fut engagé par la Dominion Textile, travail d’esclave très mal payé.

Quand la grève fut déclarée à la Dominion Textile en 1946, j’allais régulièrement au Parc Salaberry écouter les discours enflammés des dirigeants de l’Union. Je devais avoir 17 ans. Quand une jeune femme de 27 ou 28 ans prenait la parole, elle m’électrisait. Elle faisait remonter du fond de moi-même toutes les horreurs de mon enfance, de ma pauvre ville et de «l’usine de coton qui nous avait nourris ».

J’avais beau dire à mes confrères du collège et à mes parents et amis: Venez l’écouter, elle dit la vérité. On me répondait qu’elle était révoltée, que le curé l’avait dit et qu’elle était communiste. Je me suis renseigné auprès des autorités du collège pour savoir ce qu’était le communisme. Ils ne le savaient pas mais ils étaient contre. Je retournais régulièrement écouter ses discours; communiste ou pas, elle avait raison.

Puis, avec le temps, la panique s’est emparée de la bourgeoisie…Qu`est ce que le monde allait manger… .Les patrons, petits et gros, se sont organisés. Les hautes autorités de nos basses institutions, certains collèges, certaines écoles et quelques paroisses de la ville ont commencé à se mobiliser.

Quant à moi, désemparé, je ne m’étais jamais senti aussi seul. Ce soir-là, j’étais allé à la pêche au doré sur le lac Saint-François. Mais comment rester solidaire, seul et silencieux dans un rapport de force aussi inégal. J’ai alors saisi le journal hebdomadaire de ma ville, le Progrès de Valleyfield, j’ai découpé la photo de Madeleine Parent, je l’ai mise dans mon porte monnaie et je l’ai gardée là pendant 5 ans. C’était ma conscience critique dans ce monde aliéné —expression que je ne connaissais pas alors—.

Par exemple quand des personnes importantes s’exprimaient sur quelque chose, je me tournais vers la photo et demandait à Madeleine ce qu’elle en pensait. Je me suis trouvé ainsi, très souvent, en opposition avec les gens en place, entre autres, avec mon ancien curé, le futur cardinal Paul-Émile Léger.

Beaucoup plus tard, un soir que je soupais chez Madeleine avec deux amis, je lui racontai l’histoire de ma photo, de sa photo, stratégie d’un jeune adolescent pour survivre consciemment. Elle m’a répondu, très émue, que ça l’avait beaucoup touchée.

Merci Madeleine, grande dame du mouvement ouvrier, de t’être battue pour ma petite ville.

Jean Ménard, 84 ans