La grève de 1946

La grève de 1946
Dès sa fondation et pour de nombreuses années, Salaberry-de-Valleyfield fut la ville de la plus importante usine de tissu au Canada, la Montréal Cottons Company. Plus de 4 000 ouvrières et ouvriers travaillaient en même temps dans ces installations qui constituaient un immense complexe industriel de plusieurs bâtiments allant jusqu’à 5 étages de hauteur.

Les conditions de travail y étaient particulièrement pénibles et ont fait l’objet d’une Commission Royale d’enquête en 1936.

De 1880 jusqu’en 1935, de multiples conflits de travail ont marqué l’histoire de la Montréal Cottons à Salaberry-de-Valleyfield où la compagnie n’a pas hésité à faire appel aux instances municipale, provinciale, fédérale et ecclésiastique, à la police, à une milice privée et à l’armée pour empêcher qu’un syndicat réussisse à s’implanter à Salaberry-de-Valleyfield.

En 1943, une loi fédérale accordait aux travailleurs le droit de se syndiquer, mais l’effort de guerre décourageait tout recours à la grève. Fort de son expérience passée et d’une connaissance approfondie des tactiques de la compagnie, Trefflé Leduc, vieux travailleur de l’usine dirigea une campagne de syndicalisation en faveur des Ouvriers Unis du Textile d’Amérique avec le support de Kent Rowley et de Madeleine Parent. À la fin de la Deuxième Guerre mondiale, il devenait évident que les ouvriers n’obtiendraient quoique ce soit à moins de recourir à la grève.

Le 1er juin 1946, la grève est déclenchée simultanément à l’usine de Montréal et au gros plan de Salaberry-de-Valleyfield. Mais à Valleyfield, grâce au soutien de Maurice Duplessis qui voyait là une lutte à finir « contre les agitateurs communistes qui venaient corrompre le bon peuple québécois » et prenant avantage d’une « techniqualité » légale, la compagnie refusa encore une fois de reconnaître le syndicat et la grève s’est prolongée. Le clergé local s’est également rangé du côté de la compagnie. Mais le sens de l’organisation des auxiliaires féminines, le courage des grévistes, le support d’autres syndicats et de plusieurs marchands et cultivateurs de la région ont permis de poursuivre la grève.

Le point culminant est survenu le 11 août. Quatre cents (400) briseurs de grève réussissent à franchir les piquets de grève sous la protection de la police provinciale que Duplessis a dépêchée sur les lieux malgré les conseils du maire Robert Cauchon qui était plutôt sympathique aux grévistes. La police fait usage de gaz lacrymogènes et de matraques. Quelques heures plus tard, venant de tous les quartiers de la ville, c’est toute la population de la ville qui vient prêter main forte aux grévistes et entoure l’usine.

Après quelques tentatives pour percer cette mer humaine, le chef de la police provinciale hisse le drapeau blanc et après entente, est escorté avec les briseurs de grève hors des limites de la ville par les officiers syndicaux avec promesse de ne plus revenir.

Un règlement du conflit intervient dans les semaines qui suivent sur promesse d’organiser un nouveau vote d’allégeance syndicale. Le 9 septembre, les grévistes acceptent de mettre fin à la grève sous promesse de tenir un vote d’allégeance syndicale pour savoir qui, du syndicat ou de « l’union de boutique » mise sur pied par la compagnie en cours de conflit avait l’appui des travailleurs-ses. Le vote est remporté haut la main par les OUTA à deux contre un. La compagnie est forcée, pour la première fois, de reconnaître le syndicat choisi par les ouvriers.

La grève de 1946 a été exemplaire à plus d’un titre. C’était une bataille pour établir dans les faits la reconnaissance syndicale accordée par la loi. Elle a été gagnée grâce au large soutien de la population de Salaberry-de-Valleyfield. L’ensemble des usines qui, par la suite se sont établies dans la région, ont compris que le syndicalisme était désormais une réalité que l’on avait avantage à respecter. Elle a tracé la voie aux conflits d’Asbestos et de Murdochville.

En affrontant une puissante compagnie ainsi que le pouvoir de Duplessis et du clergé local, ce conflit ébranle les fondements du monolithisme de la société québécoise et est un des premiers signes annonciateurs de la « révolution tranquille ». Elle a eu comme acteurs deux figures légendaires du syndicalisme canadien et québécois en les personnes de Kent Rowley et de Madeleine Parent. Elle a fait l’objet d’un roman écrit par Marsha Hewitt et Claire Mackay intitulé « One pround summer » publié à Toronto en 1981 et traduit en français par Francine Pomminville aux éditions du Remue-ménage en 1983.

Elle a également inspiré la composition d’une pièce de théâtre par la troupe des Clandestins de Valleyfield et a été jouée à travers le Québec au cours des années 1970. Elle a fait l’objet d’une vidéo produite par télé-13 où Madeleine Parent et un témoin de l’époque racontent ce qu’ils ont vécu.

À part quelques photos en exposition permanente dans les corridors de l’Hôtel Salaberry qui a aménagé un centre des congrès à l’intérieur, aucun élément public ne signalait jusqu’à récemment cette page importante de notre histoire et de notre patrimoine.

Le projet de sculpture initié par Coton 46 est une contribution au devoir de mémoire que nous devons à ceux et celles qui ont été les bâtisseurs de notre histoire et de notre patrimoine.

 

Note historique concernant la grève de la « Montréal Cottons » en 1946
(extrait du roman « un été inoubliable » de Martha Hewit et Claire Mackay traduit par Francine Pominville et publié aux éditions du Remue-Ménage en 1983)

En 1943, le parlement canadien accordait aux travailleurs le droit de se syndiquer. Ce qui signifiait que les employeurs ne pouvaient plus diriger leurs entreprises à leur gré. La présence d’un syndicat obligeait la compagnie à négocier les conditions de travail : les salaires, les normes de sécurité, les heures de travail et les congés. Mais même si les ouvriers avaient le droit de se syndiquer, cela ne voulait pas dire que les propriétaires d’usines et de compagnies étaient prêts à accepter les syndicats.

Durant la Deuxième Guerre mondiale, les conflits de travail furent peu nombreux afin de ne pas gêner l’effort de guerre canadien. La guerre terminée, les ouvriers canadiens décidèrent qu’il était temps pour les employeurs de respecter la loi. Cependant, la majorité des employeurs s’opposa farouchement à la formation de syndicats. Ils refusèrent de discuter et de négocier des contrats de travail car ils considéraient les syndicats comme des menaces à leurs intérêts.

La riposte des ouvriers fut prompte et catégorique. Partout au pays, ils recoururent à la seule arme efficace qu’ils détenaient pour obliger leurs employeurs à négocier. En 1946, des milliers d’ouvriers des principales industries du Canada faisaient la grève. Ils n’acceptaient plus de bas salaires ni de médiocres conditions de travail. Ils ne voulaient plus travailler sans contrat. La lutte était déclarée.

Le premier juin 1946, 3 000 ouvriers de la Montréal Cottons de Valleyfield débrayèrent. Ils avaient voté en faveur de l’affiliation au syndicat des Ouvriers Unis des Textiles d’Amérique, mais Montréal Cottons (MOCO) refusa de reconnaître leur syndicat. Au cours des années précédentes, les ouvriers de Valleyfield avaient souvent essayé de former un syndicat; mais chaque fois la compagnie les en avaient empêchés. Toutefois, en 1946, les ouvriers étaient plus forts, mieux organisés et plus déterminés à vaincre.

En 1937, une commission royale d’enquête sur l’industrie du textile révéla que les compagnies (dont la Dominion Textile Company qui contrôlait Montréal Cottons) faisaient des profits importants. Cependant les employés de MOCO étaient les moins bien payés de l’industrie du textile. Les conditions de travail étaient intolérables; ils étaient debout dix heures par jour dans des salles poussiéreuses, étouffantes et humides, où régnait le vacarme des métiers à tisser. Les ateliers de tissage étaient chauds et humides pour empêcher les fils de coton de sécher et de casser. De minuscules fenêtres placées très haut ne laissaient filtrer qu’un peu de lumière et, quelquefois, on les fermait pour garder la chaleur et l’humidité.

Les ouvriers enfilaient leur tenue de travail près des machines et accrochaient leurs habits à côté; le soir, ils ramenaient ainsi à la maison toute la poussière et la saleté accumulées sur leurs vêtements au cours de la journée. Ils avaient une pause d’une demi-heure pour dîner, mais comme ils n’étaient pas payés pendant ce temps, la plupart d’entre eux mangeait en travaillant. Ils ne pouvaient donc échapper ni au bruit, ni à la chaleur et n’avaient pas le temps de sortir pour respirer un peu d’air frais.

Les longues heures de travail debout et les vibrations constantes du plancher les rendaient épuisés et nerveux et étaient la cause de varices, de jambes enflées, de maux de dos chroniques et de maladies pulmonaires.

MOCO employait surtout des femmes et des enfants. Plusieurs filles et certains garçons quittaient l’école dès l’âge de 12 ans pour travailler à l’usine et aider leur famille. Selon le rapport de la commission royale de 1937, la compagnie calculait le salaire des hommes dont les enfants travaillaient à l’usine comme un salaire familial ou de « groupe »; ainsi elle pouvait réduire le salaire de ces hommes en prétextant qu’il n’avait pas de raison de leur payer un salaire pour subvenir aux besoins de toute une famille. Des parents se voyaient ainsi forcés d’envoyer leurs enfants travailler. Ces enfants n’avaient plus la possibilité de s’instruire et d’échapper à la vie épuisante des filatures.

Les enfants employés dans l’industrie du textile subissaient de rudes épreuves. Plus de la moitié de tous les accidents de travail avaient pour victimes des jeunes de moins de 20 ans. Les contremaîtres ne tenaient guère compte de leur jeunesse et de leur inexpérience. Chaque fois qu’un des ouvriers faisait une erreur, une amende était déduite de son salaire déjà minime. Certains contremaîtres recouraient aux amendes pour intimider et dominer les ouvriers, surtout les femmes et les enfants. Le harcèlement sexuel était fréquent et si les femmes ou les filles refusaient de s’y plier, elles pouvaient être renvoyées sans recours. Ces milliers d’enfants québécois épuisés, exténués et en mauvaise santé n’avaient plus rien à espérer de la vie.

Dans des conditions aussi sombres, il n’est pas surprenant que les 3 000 ouvriers de Valleyfield aient voté en faveur de la grève, MOCO refusant de négocier. Leur colère était pleine d’amertume car ils étaient canadiens français et leurs patrons, canadiens anglais. Plusieurs contremaîtres, anglophones pour la plupart, ne voulaient pas s’adresser en français aux ouvriers et méprisaient leur culture.

Lorsque les grévistes firent fermer l’usine durant l’été 1946, ils durent faire face à la colère unanime de la compagnie, du gouvernement provincial, des forces de police et de l’Église catholique. À Valleyfield, le maire Robert Cauchon fut le seul représentant de l’autorité à appuyer les grévistes. Il empêcha la police municipale d’intervenir sur les piquets de grève et avertit la police provinciale, que la compagnie avait fait venir sur les lieux, qu’aucun gréviste ne serait détenu dans la prison de la ville. Le pouvoir de MOCO sur les citoyens de Valleyfield l’indignait : c’était le seul employeur de cette importance, et des milliers d’ouvriers en dépendaient.

Maurice Duplessis, alors Premier ministre du Québec, accusa les meneurs de grève d’être des « agitateurs communistes » envoya la police provinciale « pour rétablir l’ordre ». Le clergé local s’opposa aussi à la grève; il blâma les grévistes et leur demanda de retourner immédiatement au travail et de négocier avec la compagnie « en toute justice et charité ». N’ayant eux-mêmes jamais obtenus ni justice, ni charité, les grévistes refusèrent d’obéir tant qu’un contrat ne serait pas signé.

La compagnie refusa d’abord de négocier avec les meneurs de la grève qui représentaient les Ouvriers Unis du Textile d’Amérique et les ouvriers de Valleyfield. Les grévistes vénéraient deux de ces organisateurs syndicaux : Kent Rowley et Madeleine Parent; leurs photos étaient suspendues au mur chez eux à côté d’images religieuses. Cet été-là, ce furent les grévistes eux-mêmes qui tinrent la compagnie en échec.

Ce furent les ouvriers qui ignorèrent les menaces de renvoi de la compagnie qui cherchait à les diviser. Sur 3 000 ouvriers, il y eut 400 briseurs de grèves ou « scabs » qui reprirent quelquefois le travail au cours de la grève. Il y eut plusieurs conflits entre les grévistes et les briseurs de grève et à la mi-août, il y eut même une bataille entre les grévistes et la police provinciale qui protégeait les briseurs de grève. Au moins un enfant fut arrêté. Toutefois, cette émeute provoque l’effondrement du mouvement anti-grève et la MOCO fut forcée de négocier.

Le 6 septembre 1946, 96 jours après le début de la grève, les ouvriers du textile de Valleyfield votèrent en faveur du retour au travail. Ils avaient obtenu un contrat de travail et leur employeur avait officiellement reconnu l’affiliation de leur syndicat à United Textile Workers of America. Ce fut la plus belle victoire des grévistes.

La grève de Valleyfield fut une lutte parmi beaucoup d’autres. Il y eut d’autres grèves impliquant d’autres ouvriers et d’autres usines et, bien que les ouvriers du textile aient obtenu bien des avantages depuis la grève de 1946, il reste encore beaucoup à faire pour améliorer les conditions de travail. Les enfants ne travaillaient plus à l’usine, mais les femmes y demeurent victimes de discrimination.

Nous ne devons jamais oublier que les salaires et les conditions de travail d’aujourd’hui sont le fruit des luttes d’hier. C’est l’histoire d’honnêtes travailleurs qui se sont mesurés à une puissante compagnie malgré le peu de chance qu’ils avaient de gagner. Toutes leurs revendications n’ont pas été satisfaites, néanmoins ils obtinrent la plus importante de toutes, le droit de se syndiquer.

Une femme qui a travaillé pour MOCO pendant plus de quarante ans a ri au souvenir de la bataille qui, à la mi-août, opposa les grévistes à la police provinciale. Elle s’est souvenue de cette époque avec émotion et fierté : « Nous leur avons prouvé que nous étions les plus forts et que nous pouvions les vaincre, eux, avec leurs fusils et leurs motos. Nous, nous n’avions que nos mains nues et notre volonté. Et nous avons gagné, nous avons vraiment gagné. »

 

Victoire à Valleyfield
Par Charles Lipton

Vers la fin d’août 1946, la victoire de Valleyfield était proche.

Pendant onze semaines, trois mille ouvriers du textile avaient fait la grève pour revendiquer de plus hauts salaires, de meilleures conditions de travail et un contrat d’union.

Pendant onze longues semaines, M. Blair Gordon, le « roi » du trust du textile et le président de l’une des industries les plus exploiteuses du Canada s’était entêté à rejeter leurs demandes.

Au moment où se terminaient ces trois mois de grève, les ouvriers sentaient que la victoire était proche, s’ils savaient maintenir leurs rangs serrés.

Ils avaient résisté à l’intimidation de la part des agents de la compagnie, aux dénonciations de M. Duplessis, à la police provinciale et aux arrestations en masse. La journée du 13 août avait été décisive. Ce jour même, des agents de la compagnie et de la police provinciale, armés de bombes lacrymogènes, n’avaient pas ébranlé leur résistance.

Rien ne pouvait vaincre leur détermination. Ils déclarèrent fermement : « Nous ne fabriquerons pas une verge de coton tant que nous n’aurons pas obtenu ce que nous demandons ».

D’autre part, le trust du textile commençait à se trouver en mauvaise posture.

Depuis trois mois, les métiers à tisser ne fonctionnaient plus à la Montreal Cottons, de Valleyfield, la plus grande filature du pays. Déjà la production était désorganisée, à cause de la grève de huit semaines dans les trois filatures de Montréal, grève qui s’est terminée par une victoire des ouvriers.

M. Blair Gordon reconnut qu’il fallait employer les grands moyens ou bien admettre la défaite.

Il se rendit à Québec (selon les journaux de cette date) et conféra d’urgence avec M. Duplessis.

Le 23 août, la police provinciale arrêtait à Valleyfield, deux des principaux chefs ouvriers : Kent Rowley, directeur canadien de ouvriers unis du textile d’Amérique et Azélus Beaucage agent d’affaires. Ces chefs ouvriers furent transportés de Valleyfield à Montréal, puis emprisonnés à Bordeaux et détenus sans cautionnement.

Un peu plus tard, nouvelles arrestations. Cette fois-ci, c’était au tour de dix membres du comité de grève de Valleyfield, tous des employés de la Cottons.

La grève entrait dans sa phase critique.

Maintenant, toutes les responsabilités retombaient sur les épaules de Madeleine Parent, secondée par le comité de grève. En sa qualité d’organisatrice de l’U.T.W.A., elle prit en main la tâche de conduire les grévistes à la victoire.

Le 27 août, M. Antonio Barrette, ministre du travail dans le cabinet Duplessis annonça publiquement que s’il le jugeait nécessaire, il n’hésiterait pas à recommander l’arrestation des autres chefs d’union.

En lisant cette déclaration, on disait dans les unions ouvrières que M. Duplessis cherchait un moyen de mettre Madeleine Parent « hors de combat ».

Madeleine Parent ne s’est pas occupée des menaces d’emprisonnement! Elle est demeurée inébranlable et elle a continué son travail de chef d’union à Valleyfield. À plusieurs reprises, elle a joint ses efforts à ceux du comité pour obtenir un prompt règlement de la grève. Il aurait d’ailleurs suffi pour cela que la compagnie et le gouvernement garantissent à l’union, la signature d’un contrat prévoyant des augmentations de salaires équivalentes à celles que les ouvriers de Montréal avaient obtenues un mois auparavant.

Le 5 septembre, après trois mois de grève, Blair Gordon et Maurice Duplessis étaient battus. Ils étaient forcés d’accorder ces revendications.

Dès lors, il fut possible à Mlle Parent et au comité de grève de Valleyfield (local100), de recommander le retour au travail, ce qui fut d’ailleurs accepté à l’unanimité par les ouvriers. La recommandation entrait en vigueur le 9 septembre.

Le vote dans le moulin

En vertu d’une clause du règlement de la grève, un vote devait avoir lieu quelque temps après le retour au travail. Le but de ce vote était de désigner l’union qui devait conclure un contrat avec la compagnie.

L’union internationale avait consenti à inclure cette clause pour faciliter le règlement, bien qu’avant 1943, une commission fédérale ait déjà recommandé que l’U.T.W.A. soit reconnue. De toute façon, l’union avait amplement démontré au cours de près de cent jours de grève qu’elle avait la confiance des employés de la Montreal Cottons.

Le 19 septembre approchait et c’était la date fixée pour le vote.

Des milliers d’ouvriers assistaient aux assemblées de l’Union internationale. Il devint clair pour M. Duplessis qu’une élection libre ne pouvait avoir qu’un résultat : la victoire de l’U.T.W.A. Une telle victoire signifierait pour lui une grave défaite et une perte considérable de prestige.

Durant toute la grève, M. Duplessis, (selon un éditorial du Canada) avait fait pencher tout le prestige de son titre de premier ministre et toute l’autorité de ses fonctions de procureur général contre les revendications ouvrières à Valleyfield (Le Canada, 31 août). Il en résultait que M. Duplessis lui-même avait agi en sorte de transformer la question de la reconnaissance de l’union et de ses chefs, en une question d’intérêt vital pour la province.

N’avait-il pas déclaré au début de la grève : « À Valleyfield, des renseignements dignes de foi qui me sont communiqués par le ministère du travail indiquent clairement que la prétendue grève qui a été déclarée à cet endroit est une manœuvre communiste déguisée que désapprouve l’immense majorité des employés de l’usine et que le gouvernement de Québec ne peut pas tolérer et ne tolérera pas » (Le Canada, 5 juin).

Sans tenir compte des faits, M. Duplessis avait répété cette déclaration durant toute la grève. En conséquence, il s’était placé dans une situation extrêmement embarrassante.

Et ce qui gâtait davantage la sauce, c’est que M. Duplessis avait soulevé l’indignation de toute la province par ses méthodes de « conciliation ».

La Fédération provinciale du Travail et le Congrès Canadien du Travail protestaient vigoureusement par télégramme. De même, l’exécutif du Conseil des Métiers et du Travail de la ville de Québec fit parvenir une lettre indignée à M. Barrette, ministre du travail de M. Duplessis. Des ralliements avaient lieu à Montréal et dans d’autres centres. Le gouvernement recevait des centaines de messages de protestation de Trois-Rivières, Granby, St-Jérôme, Huntingdon, Lachute, Beauharnois, etc.

M. Elphège Beaudouin, président de la Fédération Provinciale du Travail, à la radio, de même qu’à un ralliement public à Valleyfield, prit nettement parti pour les ouvriers du textile et leurs chefs dans leur lutte pour de meilleures conditions de vie. Au nom des ouvriers de Québec organisés dans la Fédération américaine du Travail et affiliés au Congrès des Métiers et du Travail, M. Beaudouin en appela au gouvernement pour lui demander de mettre fin à une politique qui ne pouvait qu’aggraver la situation; il demanda aussi que le gouvernement agisse de manière que les deux parties puissent en venir à une entente.

M. Jean-Marie Bédard, directeur régional du Congrès Canadien du Travail dénonça à plusieurs reprises « la conduite anti-ouvrière, anti-populaire et anti-humanitaire » de Maurice Duplessis. En agissant ainsi, M. Bédard démontrait que la cause des ouvriers du textile de Valleyfield était devenue la cause de tous les ouvriers de Québec, à quelque organisation qu’ils appartiennent.

D’ailleurs, les ouvriers ne furent pas les seuls à agir dans la période qui suivit l’emprisonnement de Kent Rowley et d’Azélus Beaucage à la prison de Bordeaux.

À Montréal, le Comité des Citoyens pour la grève du textile joua un rôle efficace durant ces journées décisives.

Cet organisme était composé de professionnels, de marchands, de pasteurs, etc., qui au début de la grève, avaient entendu la cause de la compagnie et celle de l’Union. Ils en étaient venus à la conclusion que l’attitude de la compagnie était intenable et contraire aux intérêts de la province de Québec.

Les révérends Alex Cameron, S.L. Pollard, C. Powles, R. Bodger et Claude de Mestral, ainsi que plusieurs autres personnes composaient le comité. Le rôle équitable et humanitaire qu’ils ont joué leur a mérité la reconnaissance des ouvriers du textile.

Ainsi, le 2 septembre, le comité acheminait vers Valleyfield un camion chargé de vivres pour une valeur de $500.

À Valleyfield, les ouvriers du textile se préparaient à fêter l’arrivée de ce camion qui était pour eux le symbole de l’amitié des citoyens de Montréal.

Le camion se rendit jusqu’à Châteauguay. La police provinciale de Maurice Duplessis ne lui permit pas de se rendre plus loin En dépit des vigoureuses protestations du révérend Claude de Mestral, le camion dut faire demi-tour et revenir à Montréal avec tout son chargement.

La nouvelle de cette action souleva beaucoup d’indignation. C’est un geste indigne qui n’a pas beaucoup contribué à relever le prestige de M. Duplessis dans la province.

Le 14 septembre, l’hon. Adélard Godbout, prenant la parole à Coteau-du-Lac, condamna la politique de M. Duplessis à propos de Valleyfield : « Messieurs les ouvriers, qu’avez-vous obtenu du gouvernement actuel de la province? Quel est son attitude à votre endroit? L’exemple de la grève de Valleyfield! La police provinciale a été envoyée dans une ville qui n’en avait pas besoin. C’est ça, l’autonomie? Un autre exemple d’autonomie? Le gouvernement doit respecter l’autonomie des municipalités! » (Le Canada, 15septembre)

Le 19 septembre, date fixée pour le vote à Valleyfield, était maintenant très proche…

La veille, soit le 18, M. Duplessis étonna la province en annonçant l’arrestation de Madeleine Parent!

Il est assez troublant d’apprendre de la bouche même de M. Duplessis, que Mlle Parent était arrêtée pour un délit qu’elle avait paraît-il commis le 29 août. Mais il est encore plus troublant de constater que Madeleine Parent était chargée d’organiser l’élection de l’Union.

Plusieurs avocats de Montréal, reconnus pour leur prudence se disaient que s’il s’agissait d’une pure coïncidence, elle était certainement à l’avantage de MM. Duplessis et Gordon. Cependant, la population ne croyait pas qu’il s’agissait d’une « coïncidence ».

On soupçonna Maurice Duplessis de tenter un effort désespéré pour inciter les ouvriers du textile à voter contre l’U.T.W.A…. ou à ne pas voter.

M. Duplessis lui-même a soulevé les soupçons en annonçant l’arrestation. À sa façon coutumière, c’est-à-dire vulgaire, bouffonne et mélodramatique, il parla de la « malheureuse » grève de Valleyfield et à ce propos, enfourcha son cheval de bataille préféré : le « communisme » ou même le « communisme déguisé ».

Une fois de plus, Duplessis avait agi avec plus de précipitation que de prudence. Des protestations affluèrent en grand nombre de tous les coins de la province et du pays.

À Valleyfield, quelques heures après l’arrestation, une foule de deux mille cinq cents personnes se rassembla dans l’auditorium de l’hôtel de ville et dans les rues avoisinantes pour protester. Au cours de ce meeting, M. Roger Ouimet prit la parole et critiqua la politique anti-démocratique de Duplessis.

À la nouvelle de l’arrestation, la convention nationale du Congrès des Métiers et du Travail qui avait lieu à Winsor, Ontario, décida de discuter de l’affaire.

Les vétérans du mouvement ouvrier s’accordent à dire que ce fut la séance la plus mouvementée à laquelle ils aient eu l’occasion d’assister au cours de nombreuses années.

Les chefs ouvriers venus de tous les coins du Canada se sont succédés à la tribune pour condamner l’attitude de M. Duplessis envers Madeleine Parent.

Ensuite, ils ont adopté à l’unanimité une résolution spéciale qui résume la politique officielle du Congrès sur cette question. En voici des extraits publiés dans Le Canada du 20 septembre :

« La résolution condamne cet usage de la police et de l’appareil judiciaire des tribunaux de première instance du Québec par le gouvernement actuel de cette province pour briser les grèves et comme un instrument aux mains d’employeurs anti-ouvriers par tradition, ou détruire les unions et leurs employés. »

« Cette convention autorise l’exécutif du Congrès canadien des Métiers et du Travail à prendre toute mesure requise pour mettre fin à de telles actions anti-démocratiques et anti-grèves du gouvernement et pour rallier les forces ouvrières du travail et de la démocratie dans tout le pays à la défense des chefs ouvriers du textile du Québec : Mlle Parent, MM. Rowley et Beaucage, et que tous les efforts à cette fin n’aient de cesse que justice ait été obtenue ».

Cependant, au cours de cette même journée de 19 septembre, les ouvriers du textile de Valleyfield jugeaient à leur façon Blair Gordon et Maurice Duplessis.

Le soir, vers dix heures, on annonçait les résultats : Une grande majorité pour l’U.T.W.A.! Ce soir-là fut un soir de réjouissance à Valleyfield. Il y eut des danses et des chansons. Les principaux membres de l’Union se réunirent à la salle St-Nicolas. Un vieil ouvrier y prit la parole : « Depuis trente ans que je travaille au moulin, nous avons été vendus bien des fois par des mauvais chefs. Mais à présent, nous avons des chefs comme Kent Rowley, Madeleine Parent et Azélus Beaucage et nous pouvons être certains qu’ils ne nous vendront jamais! » Et sur ce, personne ne se fit prier pour entonner l’air des jours de victoire : « Ils ont gagné leurs épaulettes… »

Les suprêmes efforts de Duplessis pour empêcher la victoire de l’Union n’ont servi à rien.

La politique de protection accordée par Duplessis au trust du textile contre la province de Québec l’a conduit à la plus humiliante défaite qu’il ait connue depuis l’élection provinciale de 1940.

 

À la mémoire de Trefflé Leduc
Trefflé Leduc est mort. Il nous a quittés le 16 octobre. En marchant ce dernier mille qui sépare l’église de Bellerive du cimetière de Valleyfield, sa famille et ses amis de tous les combats à sa suite, un millier de souvenirs nous revient en mémoire.

Mis une nouvelle fois sur la liste noire de la Compagnie, congédié avec refus de pension, il a consacré ses dernières semaines à réfléchir et travailler pour la classe ouvrière à laquelle il s’est voué corps et âme durant toute sa vie. La tête haute et l’œil vif, il enseignait à de jeunes travailleurs ce en quoi il croyait, ce qu’il avait appris de sa longue expérience de lutte. Sans défaillance il a mené son combat jusqu’à la toute fin de sa vie.

C’est le cœur gros que ses vieux amis l’ont honoré, ayant peine à croire qu’ils n’entendraient plus son rire chaleureux et son puissant appel à la justice.

Il était de ces gens qui travaillent dur pour vivre et produire la richesse du pays. Il était la voix authentique de la classe ouvrière québécoise, fière et courageuse. Il a été le porte-parole des ouvriers canadiens du coton.

C’est à l’intérieur des murs d’un immense moulin à coton, véritable forteresse et lugubre prison, situé à 40 milles au sud de Montréal, en cette combative cité de Valleyfield, qu’il a passé la majeure partie de ses 58 ans de travail. Avec quelle vigueur et quel humour il nous racontait ces histoires remontant à la fin du siècle dernier, au moment où, âgé de 11 ans, au sujet du vol de la paie au vieil office de la rue Dufferin? Un véritable scandale truffé de combien de commérages! Lorsqu’il dépeignait la scène avec moult détails, son regard se retirait songeusement derrière la fumée de sa pipe et il ajoutait qu’à cette époque on ne travaillait que pour quelques sous du lever jusqu’au coucher du soleil.

Il pouvait nous conter l’histoire de la grève des fileurs en 1904-1906, lorsque la police montée a foncé sur les grévistes, lorsqu’un jeune homme, nommé Mackenzie King, a été envoyé par Ottawa pour rédiger un rapport distribuant les torts des deux côtés de la clôture, tout en se disant néanmoins étonné du degré d’exploitation qu’on trouvait à l’usine. Car il a été de ce combat.

Il pouvait nous conter la campagne d’organisation syndicale d’après la Première Guerre mondiale, lorsque l’American Federation of labor a envoyé ses émissaires à Valleyfield. Car il a été de ce combat.

Il pouvait nous conter la dure grève de 1937, parrainée par le syndicat catholique, lorsque les ouvriers ont été ramenés à leurs machines, la grève brisée et leurs revendications balancées par-dessus bord. Comment, en tant que vice-président du syndicat, il a été suspendu pendant plusieurs semaines et condamné à arpenter les rues, avec comme seule pitance, les faux apitoiements de ceux qui avaient trahi. Car il a été de ce combat.

Mais avec quelle joie et quelle exubérance il pouvait nous conter la victoire qui a conclu les bagarres de 1942 à 1946. Lorsque finalement les successeurs de sir Herbert Holt et sir Charles Gordon, ces boucaniers de la rue St-Jacques, ont été forcés de mettre leurs signatures sur leur première convention collective. Ça lui a pris 50 années de lutte, mais à l’entendre parler, ça en valait la peine. Il fut le premier, en 1912, à adhérer au syndicat. Âgé de 59 ans, vétéran de combien de batailles contre les barons du coton et d’autant d’amères défaites, il a accepté, sans hésitation, de se lancer à nouveau à l’attaque de l’esclavage industriel. Car il a été de ce combat.

Quatre années cruciales et éprouvantes pendant lesquelles sa détermination n’a jamais flanché : assemblées, conférences, manifestations et représentation sur représentation auprès d’Ottawa, de Québec, de ministres, de comités et des juges, sans jamais rien trouver dans les tables de la Loi qui puisse forcer le trust du coton à rendre des comptes. Il a été de ce combat.

Puis, en 1946, la mémorable grève de 6 000 ouvriers du coton de Montréal et de Valleyfield. Cent jours sur les lignes de piquetage ont révélé à ses camarades de travail, un Trefflé Leduc d’une puissance inébranlable. Ces inoubliables assemblées publiques sur la place du marché où se rassemblaient des milliers de sympathisants! Ces discours qui soulevaient la clameur populaire et ébranlaient les fondements de la société québécoise!

L’arrivée de la Police Provinciale qui d’après Duplessis devait réussir à flanquer la frousse aux méchants agitateurs de Valleyfield et briser leur solidarité. Vous souvenez-vous de cette bataille rangée qui a commencé à 7 heures du matin pour se terminer à 6 heures du soir, autour du grand moulin de la rue Dufferin jusqu’à l’entrée de la Gault? Gaz lacrymogènes, matraques et contre-attaques jusqu’à ce que la police de Duplessis se retranche de la rue vers le poste de sécurité de la compagnie, puis du premier au deuxième étage. Vous souvenez-vous de la capitulation de la police de Duplessis, des fiers-à-bras qui ont été expulsés du territoire de la ville? Du départ des scabs? Et du verrouillage des portes?

Ce fut un événement majeur dans l’histoire du syndicalisme canadien parce qu’on y a démontré que la solidarité pouvait venir à bout de toutes les attaques, parce qu’on y a ouvert la voie aux travailleurs d’Asbestos ainsi qu’à plusieurs autres victoires. Trefflé Leduc a joué un rôle déterminant dans cette bataille. Car il a été de ce combat.

Il a apposé sa signature sur la première convention collective avec le trust du coton. Un jour de gloire pour Trefflé Leduc.

Le courant politique du pays a été modifié. La grande vague d’organisation syndicale qui a suivi la Deuxième Guerre mondiale a été combattue par les employeurs par le biais de leurs agents au sein du gouvernement et au sein même du mouvement syndical. En 1950, une tentative, bien organisée et bien financée, a été menée pour briser la solidarité des ouvriers de Montréal et de Valleyfield par l’entremise d’une offensive du C.I.O. nouvelle vague.

Un certain nombre d’organisateurs et d’officiers ont tourné le dos aux travailleurs et se sont mis à faire du marchandage avec les patrons, mais pas Trefflé Leduc. Une fois de plus il est monté aux barricades pour venir au secours de son syndicat et contrer cette nouvelle attaque. À travers la propagande, la chasse aux « communistes » et le dénigrement des personnes, son œil averti savait repérer les vieux démons de la division et de la désorganisation, et il les dénonçait avec la dernière énergie. Son apport fut essentiel à la victoire. Car il a été de ce combat.

Puis en 1952, l’ennemi est revenu à la charge. Encore une fois sur les piquets de grève, pendant trois mois Trefflé Leduc a fait face à la tempête, aux attaques de la compagnie, du gouvernement, de la police et comble de tout, l’attaque et la trahison des officiers de l’Union Internationale en provenance de Washington. Trefflé Leduc était à mes côtés lors des dernières réunions qui se sont tenues au local du syndicat, démoli par les fiers-à-bras en uniforme de Duplessis.

Il était toujours là lorsque nous tenions nos réunions en plein air, hors des limites de la ville parce qu’aucun propriétaire ne voulait nous louer sa salle. Cette fois-là l’ennemi était trop fort : la toute puissante Compagnie, le gouvernement antisyndical de Duplessis, la police transformée en Gestapo, les dirigeants syndicaux vendus des grosses Fédérations, les coups bas de nos propres officiers de l’Internationale, toutes ces misères avec en plus la faim qui nous tiraillait. Cette grève fut un échec. Plein de tristesse les ouvriers sont retournés à leurs machines avec un contrat pourri qui leur passait un câble autour du cou. Et il fut de ce combat.

Lorsque la grève était terminée, il a tenté de reprendre son travail à l’usine, car il était mécanicien de métier et un excellent mécanicien qui devait travailler pour gagner son pain. Mais il a refusé de courber l’échine devant les sarcasmes et les mesquineries des bouffons de la compagnie qui ne savaient pas à qui ils avaient affaire, à un homme, un vrai, un digne représentant de la classe ouvrière. Il a été congédié une nouvelle fois, après cinquante-deux ans de service, et on lui a refusé la pension qu’on lui avait solennellement promis. Il a quitté dignement la place, l’honneur sauf et la tête haute.

À ce moment-là, une campagne était en marche pour bâtir une union canadienne des ouvriers du textile. Trefflé Leduc fut, encore une fois, un des premiers à signer sa carte de membre et à payer ses cotisations à même ses maigres économies. Il s’est joint au Conseil Canadien du Textile en tant que président de la section locale de Valleyfield et comme membre de l’exécutif national. Il participait aux réunions de petits groupes de militants courageux qui devaient quelquefois être tenues secrètes à cause du spectre toujours menaçant de la Compagnie et des agents doubles de l’American Federation of labour.

Il s’est battu dans son milieu pour rebâtir les rangs de son syndicat et garder vivant le courant d’un syndicalisme de classe. La même semaine où il est mort, il a réussi à gagner deux nouveaux membres à notre syndicat et il a fièrement demandé à son épouse de ne pas oublier de transmettre ces nouvelles adhésions à Madeleine Parent. Oui! Il a été de ce combat.

Soixante-neuf ans, ce n’est pas si vieux que ça. Mais Trefflé Leduc a eu la vie dure. Il a élevé une famille de quatorze enfants dont huit sont toujours vivants. Sa première femme est décédée après dix années de paralysie. Une femme magnifique qui s’est tenue à ses côtés dans plusieurs batailles et dont le visage s’illuminait lorsque Trefflé ramenait ses compagnons du syndicat à la maison.

Il s’est remarié avec une veuve, elle-même mère de six enfants et il avait coutume de dire qu’il était tout heureux de se retrouver avec une famille de 14 enfants. Madame Leduc était une femme formidable qui procura beaucoup de bonheur à Trefflé au cours de leur quatre années de vie commune. Ils étaient inséparables, autant à la maison que dans les conférences, les congrès, les assemblées, les comités de grève et autres activités dans lesquelles il était impliqué.

Quel genre d’homme était Trefflé Leduc? Un authentique chrétien de foi catholique. Il était aussi un bon canadien et un bon travaillant. Il était fier de gagner sa vie à la sueur de son front et fier de sa compétence comme mécanicien de moulin de coton. Il avait mis de côté toute ambition de devenir propriétaire ou patron et de finir par lorgner de haut ses camarades de travail. Il est né ouvrier et c’est ainsi qu’il mourut.

Je ne veux pas dire par là qu’il ne croyait pas au progrès de l’humanité. Au contraire, sa marotte était de répéter que les plus jeunes ne devaient pas être obligés de passer par les mêmes souffrances que les gens de sa génération. Combien de fois il m’a répété : « Si seulement j’avais eu plus d’éducation, juste un peu plus, quelle contribution j’aurais été en mesure d’apporter à l’émancipation de notre peuple! » Mais Trefflé Leduc a eu une éducation qu’on ne trouve pas dans les collèges et il avait un cœur qu’aucune université n’aurait su former.

Il était également un canadien, profondément enraciné au cœur de son Canada français; il ne se connaissait pas d’autre patrie et il ne s’en cherchait pas d’autre. Son humour, coloré à la sauce québécoise s’alimentait des faits de la vie quotidienne.

Comme il se délectait à nous raconter des histoires! Avec quel empressement il allumait sa pipe face au foyer et se mettait à débattre des mérites des politiciens! Nous rions encore de bon cœur à nous rappeler ses interminables histoires d’habitants et de travailleurs : l’histoire du curé qui endormait son troupeau; celle de l’avocat qui tout en payant sa dette chargea son créancier pour ses services; celle du ressort du lit et du ressort de l’automobile. Il semait partout la gaieté mais il réussissait toujours à passer son message.

Trefflé Leduc était un véritable orateur populaire. Il atteignait de véritables sommets lorsqu’il s’enthousiasmait sur un sujet qui lui tenait à cœur, lorsqu’il décrivait les conditions de travail dans les moulins à coton et les souffrances du peuple, lorsqu’il réclamait justice, justice pour la classe ouvrière.

Lorsqu’il est décédé, suite à une brève maladie, son épouse adorée et Madeleine Parent qu’il admirait tant, étaient à ses côtés. Je crois que c’est de cette façon qu’il aurait souhaité mourir, et c’est de cette façon qu’il est mort.

Certains prétendent que c’est la défaite de 1952 qui lui a brisé le cœur. C’est faux. Peu de temps avant de mourir il a dit qu’il ressentait l’échec de cette dernière grève d’une manière différente des autres échecs dont il avait été témoin. Il a dit que cette fois-ci il entrevoyait une lumière au bout du tunnel. Il était convaincu que nous réussirions à faire reculer les ennemis des travailleurs et à remporter de nouvelles victoires.

De toutes les images qui me restent de Trefflé Leduc, celle qui m’impressionne le plus c’est celle de cette dernière bataille. Les agents de la Compagnie et la Police avaient attaqué notre local, saccagé les murs, les fenêtres et le mobilier, battu et jeté en prison notre organisateur. Lorsque j’arrive sur les lieux j’aperçois Trefflé Leduc assis comme un seul homme au beau milieu de ce massacre entouré de policiers. Il serrait fermement sa pipe entre ses dents et il tenait le coup aussi solide qu’un roc.

Nous nous souviendrons de toi, Trefflé Leduc comme un roc de courage au cœur des pires tempêtes.

R. Kent Rowley, président
Novembre 1952